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Eloge des mains et du travail manuel
L'échafaudage
de la flèche du Mont-Saint-Michel, en hiver 1986-1987 : André
Aubert, de Périers et ses compagnons charpentiers. "
Lorsqu'un soir de 1985, alors que nous quittions le Mont-Saint-Michel,
l'architecte en chef des Monuments historiques, Pierre André Lablaude,
chargé de l'édifice le plus visité de France, attira mon
regard vers le sommet du Mont et me dit : " Echafauderiez-vous la flèche
" ? Mais bien sûr, répondis-je avec conviction, comme il sied
à un entrepreneur. Au lieu de dire que je réfléchirais, j'ai
engagé sans hésiter les compagnons de mon entreprise, leur capacité,
leur courage, une authentique aventure des temps modernes ". André
Aubert se souvient avec émotion de l'échafaudage élevé
à 150 mètres de hauteur, autour de la flèche de la Merveille
de l'Occident en 1987. Il fait mémoire des acteurs de cette épopée,
tous originaires du Coutançais : Hubert Mesnildrey, de Gratot, Joël
Hervieu, de Périers, Vincent Louis, du Lorey et Patrick Ourselin de Pirou.
Leur savoir-faire de charpentiers, et une confiance à tout épreuve,
puisée à la prière et au pèlerinage, ont permis d'atteindre
et de restaurer la statue de Saint Michel. Echafaudage éphémère
mais indispensable !
Le temps de Noël, comme le temps
ordinaire, célèbre Jésus, le fils du charpentier, et la vie
cachée de Nazareth. Le mystère de Noël valorise donc le travail
des mains. La gloire de Dieu se prépare dans l'humble crèche et
dans l'ouvrage de l'atelier. L'actualité de décembre 2004 nous éblouit
avec l'inauguration du viaduc de Millau, nouveau chef-d'uvre de la technique.
Ces trois événements ont en commun de rendre hommage aux travailleurs
manuels, aux techniciens et aux architectes. " N'est-ce
pas le fils du charpentier " ? Mc 6, 3. La question est posée
par les auditeurs de Jésus, étonnés, voire scandalisés
de son autorité intellectuelle et spirituelle. Sa modernité est
frappante. Pourquoi un travailleur manuel n'aurait-il pas le prestige d'un travailleur
intellectuel ? Merci
au charpentier Crépaux ! Monsieur Crépaux est le charpentier
de Soissons qui a monté la charpente de la flèche, en 1897. C'est
grâce à lui si, 100 ans plus tard, l'échafaudage d'André
Aubert a résisté. Les archives nous ont appris en effet que dans
ses plans, l'architecte avait séparé le pavillon de 20 mètres
et la flèche de 25 mètres. Contre les plans de l'architecte, le
charpentier a choisi de faire un ensemble cohérent, en reliant les deux
parties par un mât allant du haut en bas. Sans cette heureuse transgression,
la flèche aurait été emportée par les vents de la
tempête du 2 avril 1987. En effet, le surplus de 14 tonnes de bois posé
sur la flèche, nécessaire pour réaliser l'échafaudage,
créait une fragilité. Sans l'amarrage à la base du pavillon,
la flèche n'aurait pas résisté aux vents de 230 kms / heure.
Belle leçon de sagesse technique et spirituelle !
14
octobre 2004 : " Fête de la Dédicace du Mont-Saint-Michel.
35 compagnons charpentiers, ferronniers, couvreurs, tailleurs de pierre se retrouvent
à 11 heures à l'entrée du Mont. On assiste à la messe
de la communauté ". Ainsi s'entretient la mémoire de la grande
aventure de 87. " Faut avoir la foi. A aucun moment je n'ai douté.
Mes gars non plus ", dit André Aubert, qui conserve précieusement
un diaporama sur les étapes de l'échafaudage. Etrange coïncidence
: l'entrepreneur de l'échafaudage, qui a permis la restauration de l'archange,
porte le même nom que l'évêque fondateur du Mont : Aubert.
La formation de
terroir du Coutançais, vantée par André Aubert "
Ce ne sont pas les compagnons du Tour de France qui ont façonné
les acteurs de l'échafaudage du Mont Saint-Michel. C'est bien une formation
de terroir, héritée depuis plusieurs générations au
pays de Coutances, un sens de l'harmonie qui se transmet. Mes successeurs qui
ont fait le Tour de France sont étonnés de la qualité des
compagnons formés par la tradition coutançaise. Celui qui a repris
mon entreprise hésitait. Dans l'atelier, il a vu un meuble démonté
dans un coin : la chaire à prêcher de Picauville. " J'ai toujours
rêvé de restaurer une chaire à prêcher. Si la maison
contient cet objet, elle ne peut être mauvaise. En effet une chaire à
prêcher représente le summum des difficultés du travail du
bois ", a dit le repreneur potentiel. C'est ce qui l'a décidé
à racheter l'entreprise ".
Quelques dates dans la restauration de la statue
de Saint-Michel, uvre de Frémiet.
Août
1897 : date à laquelle la statue de Frémiet a été
placée au sommet de la flèche. S'il existe des archives pour la
construction de la flèche par Victor Petitgrand, il n'y en a pas pour la
pose de la statue. Comment avait-elle été installée ? Comment
s'y prendre, 100 ans plus tard ? Personne ne sait. On découvre tout ça,
ainsi que la technique utilisée par les Ateliers Monduit, ceux-là
mêmes qui ont réalisé la statue de la Liberté de Bartoldi
à New-York ". 1935 : Les Monuments historiques
font faire un échafaudage pour une visite de la statue de Frémiet.
Des plans existent, mais peu d'informations sur cette équipée. 6
janvier 1987 : Jour de l'Epiphanie : les charpentiers assistent à la
messe de la communauté. Le chantier commence. 16 janvier
1987 : l'architecte est hospitalisé. Les réunions de chantier
se faisaient à l'hôpital Broussais. Son projet était tellement
bien ficelé qu'on a pu réaliser le chantier en son absence. Lorsqu'il
est sorti de l'hôpital, l'échafaudage était fait ". Avril
1987 : Tempête : un camion se couche sur le viaduc de Caen. " Ce
jour-là, je n'ai pas pu monter sur l'échafaudage ". 5
Mai 1987 : la statue de St Michel est hélitreuillée, exposée
à la foule et démontée pour restauration qui sera l'uvre
de la fondation Coubertin et du doreur Palomarès. 29
septembre 1987 : Retour de la statue sur le Mont. Une kermesse pour la télévision,
avec la Patrouille de France, un parapente
mais rien sur les charpentiers
qui vécurent dans le froid entre ciel et mer ", une désinformation
corrigée par la remarquable émission de Thalassa sur les voisins
de l'archange. 15-16 octobre 87 : Vents de 230 kms heure.
" J'allais voir mon épouse. Sur la route j'ai été de
ceux qui ont entendu sur les ondes qu'il y aurait une tempête. J'ai téléphoné
à mes compagnons pour les prévenir. La chèvre (emballage)
était plus haute que l'archange. Pas de dégâts. C'est miraculeux.
Les forces qui s'opposent
". 4 Novembre 87
: la statue de Frémiet est reposée sur la flèche 2
janvier 90, 26 décembre 99 : tempêtes mémorables : Saint
Michel et la flèche tiennent bon. Arkhangelsk :
Coïncidence étonnante, les 14 tonnes de bois nécessaires à
l'échafaudage de la flèche provenaient du port d' Arkhangelsk, sur
la Mer Blanche, à l'embouchure de la Dvina, grand centre de l'industrie
du bois. Arkhangelsk : le nom russe de l'archange ! St Michel, à vocation
universelle.
Louis Malle Décembre 2004
Crédit photographique:André Aubert © Diocèse
de Coutances et d'Avranches Texte: Louis Malle 2004 |